Rivages

Du 1er janvier au 9 février 2020

Galerie Fine Art

2, rue du château
44000 Nantes

Présentation de l’exposition

« Andromaque, je pense à vous ! », lance Baudelaire à tous ceux dont le regard se tourne vers un ailleurs aussi rêvé qu’impossible.
« Je pense aux matelots oubliés dans une île,
Aux captifs, aux vaincus !… à bien d’autres encor ! »
Que montrent ces photographies sinon des rivages, espaces ouverts à la rêverie, vides de ces désirs de partir ou de s’échapper ? Espaces singuliers, les rivages sont des seuils, comme celui d’une porte qui s’ouvre et invite à partir. Mais des seuils ouverts à cet infini qu’est la mer et à cette chimère géo-poétique qu’est l’horizon. Regardant ces photographies, notre œil répond à l’appel et au mouvement et il emplit ce vide paradoxal, ce ‘vide-plein’ de toute une charge affective, mémorielle, sensible. Parce que ces photographies capturent une lumière précaire, crépusculaire, un entre-deux temporel, plus vraiment le jour, pas encore la nuit, elles nous donnent à habiter un espace-temps dé-réalisé. Parce que ces photographies estompent par leur grain les contours des choses, elles dessinent, comme une gravure, à la manière noire, un monde estompé. Le bruit du réel se tait, les couleurs de la vie s’absentent, le flou brouille les certitudes : territoire de poésie. Il y a souvent dans l’univers tragique de Racine des rivages, ou plutôt des « bords » : Ariane, ma sœur, de quel amour blessée / Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée ». C’est un regard toujours mélancolique que ces personnages portent sur cet espace qui dit leur précarité : sur une terre qui ne leur donne pas l’asile et la sérénité, une terre réduite à ces maigres « bords », et face à une mer qui mesure l’étendue de leur déréliction.

Je pense à Andromaque, je pense à Ariane, je pense à cet officier de Julien Gracq l’œil rivé sur le rivage des Syrtes, je pense à Lampedusa, aux captifs, aux vaincus, aux migrants, à tous ceux qui font basculer la poésie dans un cauchemar politique et économique, celui de notre monde. Retour brutal au réel : « surtout des Somaliens et des Erythréens ; un chalutier ; entassement ; promiscuité ; conditions d’embarquement des Noirs durant la traite négrière ; des hommes des femmes des enfants des bébés ; une panne alors que la traversée s’achevait ; clandestins ; un passager aurait mis le feu à une couverture afin d’alerter les autres bateaux ; tassés les uns contre les autres sans pouvoir bouger ; ont sauté à la mer ; appareillé de Tripoli ; femmes enceintes ; trafic ; vers 7 heures du matin ; l’incendie ; ont fait chavirer le navire ; porter secours ; naufrage ; fuyant l’insécurité qui règne en Somalie et la dictature érythréenne ; fuel » (Maylis de Kerangal, A ce stade de la nuit).

Ces photographies peuvent donc habiter à la fois un intemporel poétique et un présent politique. A chacun de les regarder. Un arbre : ne sommes-nous pas perpétuellement dans un besoin de s’enraciner et en même temps dans le sentiment qu’il y a une prison dans cet enracinement, et le besoin fou de lever l’ancre ? Des dalles de pierre, des escaliers, des murs : nous construisons des espaces à vivre qui ont l’apparente solidité du marbre, et nous tendons notre « cou convulsif » et notre « tête avide », comme le cygne de Baudelaire, vers l’immensité du ciel et de la mer.

Les 10 photographies de l’exposition