Project Description

Ce qu’il reste

Dans la dernière création de Maguy Marin, Ligne de crête, en 2018, des pantins affairés, dans leurs cages de verre, remplissent l’espace de choses. Autonomes et inquiétants, ces objets hétéroclites s’entassent dans un vertige aussi vain que drôle, mais de ce comique inquiétant que la chorégraphe, depuis May B, a hérité de Beckett. Maguy Marin montre des petits êtres empressés, qui portent, placent-déplacent, achètent-rachètent, plient-déplient, ajoutent-enlèvent, entassent, stockent-conservent, rangent, vont-viennent, n’avancent pas, font marche arrière… parlent, téléphonent, mangent, grignotent, courent, s’assoient, se lèvent, soulèvent, déplacent, déménagent, installent-réinstallent, décorent, plantent un clou, un décor, remplissent, remplissent leur vie. Le film chorégraphié dans lequel ils s’affairent est drôle et dérisoire.

Dans Les Choses, Perec, à une époque où la sociologie n’a pas encore parlé de « société de consommation », accumule les mots, dans un vertige descriptif : chaque bibelot de l’appartement de Jérôme et Sylvie, chaque meuble, chaque paire de chaussures, chaque vêtement, chaque publicité dans les magazines féminins, chaque vitrine aussi, et dans chaque vitrine que les regards balayent, la nomenclature infinie des choses.

Thomas Catifait, dans la série photographique Ce qu’il reste, réalisée en 2015, nous montre cette poésie des choses. Les choses, en effet, peuvent accéder à une forme de poésie, lorsqu’elles se retrouvent accumulées dans un hangar, toujours trop froid, trop grand, mal éclairé, d’un brocanteur ou dans un grenier, une cave, une décharge, un bord de trottoir. Elles ont achevé une vie, et souvent quitté la vie d’avant, celle du pavillon modeste, de l’appartement de ceux qui sont partis. En maison de retraite. Ou partis tout court. De ceux qui sont partis, ailleurs, sans tout cet encombrant passé, démodé, démonétisé, dévalorisé, incongru.

Alors que voit-on dans cette série ? Une poupée. Une voiture. Une enseigne lumineuse. Un blouson. Des boutons. Un lit à barreaux. Des assiettes dépareillées. Un cadre pour une photo, sans photo. Des photos sans album, sans noms, sans famille. Une poussette anglaise. Un modèle rétro de voiture pour enfants. Un poupon presqu’entier. Un napperon en crochet. Un souvenir de Chamonix. Une radio. Une autre (grosse) radio. Une paire de bottes militaires. Des clous. Un sèche-cheveux. Un sourire forcé de première communiante sur une photo en noir et blanc, aux bords dentelés. Des cols de dentelle. Des fripes qui ont dû être des vêtements, des cols de fourrures mités. Des assiettes encore. Encore des tasses, dépareillées. Un reste de cuisine, donc de maison ? de vie ? de mariage et de communion ? de repas de famille ? d’enfants qui ont grandi ? de souvenirs de la guerre ? de jouets qui ont beaucoup servi, ou presque pas ? de robes d’été qui étaient fraîches et qui rendaient les filles jolies ? de voitures qu’on a payées à crédit ? de bijoux qui faisaient leur effet ? de peluches élimées ? de photos dont on a fini par oublier qui souriait là : la mémoire est oublieuse… mais les objets têtus. La poupée est là, la vaisselle aussi. Il y en avait d’autres, bien sûr, mais dans leur destin de choses, certaines sont arrivées, d’autres pas, retrouvées là, ensemble et seules. Elles nous regardent, un peu orphelines. Ni les plus belles, ni les plus prisées, ni les plus rares, ni les plus aimées, mais survivantes. Elles sont là : neutre pluriel entêté, là où le féminin singulier s’est absenté. Elles seraient presque tristes, dans leur obstination à durer, à dire leur obsolescence, leur vanité, leur inutilité (un manteau de plus, une peluche de plus, encore un service à café, et pourquoi tant de petites cuillères ?), leur chanson démodée.

A contempler cette force muette des choses obstinées, on n’a pas envie de condamner : était-il besoin de nous dire qu’une société de consommation consume, vide, à force de remplir ? Il nous est simplement donné à voir. Des choses devenues étranges, petits « riens » au sens fort, poétisés parce que là, ils sont hors d’usage, hors date, et agencés par une drôle de grammaire du hasard et du temps, un « hasard objectif », quand on se met à observer leur syntaxe inattendue, leurs conjonctions étonnantes, leurs poétiques voisinages. Ils deviennent images et appellent à être regardés. Et chaque photographie dessine un chemin,  guide notre regard, crée de l’ordre dans le désordre et la disjonction.