Ecrire, par la photographie, une histoire dans une géographie :
regard sur des lieux délaissés

Depuis 2011, le photographe Thomas Catifait explore des lieux délaissés du territoire français. Sa perspective est géographique dans la mesure où il cartographie, par des métonymies signifiantes, un « ici et maintenant » de la France de l’après Trente Glorieuses : après les attentes d’un mieux vivre, après les coups durs de la crise, des crises, dans une successivité devenue pérennité.

Le photographe n’est pourtant pas géographe, ou alors il ne l’est que dans la mesure où le pays qu’il regarde est bien territoire. Loin du pittoresque ou de la nostalgie d’une « douce France », il donne à voir un banal transfiguré et donne à lire des façades muettes : petits commerces fermés, places, carrefours, zones périurbaines, sites industriels, maisons à vendre, caravanes orphelines du voyage, routes et panneaux.
En cela, son travail peut apparaître comme le portrait d’une France que l’on ne voit plus à force d’y vivre, que l’on ne reconnaît plus, tant elle a changé depuis trente ans, une France que l’on ne voit pas, tant elle est moins visible que les images médiatisées des banlieues, ou des vitrines de métropoles riches.
Dans l’histoire de la photographie, on peut rattacher son travail aux courants esthétiques hérités de Walker Evans, pour les États-Unis de la Grande Dépression, ou, pour l’Allemagne, de la démarche des époux Becher, mais aussi du travail de Raymond Depardon et de la mission photographique de la DATAR dans les années 80. Il se situe au carrefour du document et de la peinture sensible, pleinement esthétique parce qu’indissociable d’enjeux historiques et sociologiques. On y trouve le point de départ d’une réflexion sur les mutations de la France, à partir d’une forme moderne de « poésie des ruines », sur ces lieux délaissés de la crise qui s’éternise, de l’abandon, de l’exode ou d’une vie qui continue, quand même, en silence. Territoires habités ? Territoires habitables ? Ces images questionnent, sans se contenter de décrire.
Les transformations sociales et politiques sont inscrites dans l’histoire sans paroles de ces lieux délaissés. Entre réalité physique, politique et socio-économique, ces photographies proposent un regard qui n’est en rien discours. Elles invitent à regarder ou à mieux voir, à écouter ce que disent les choses muettes. Dans ces images, pas de figures humaines, mais ce sont des hommes dont on parle. L’artiste rend sensible l’érosion sociale, sans mettre en avant un « moi » qui serait (trop) visible dans l’image.
Le banal transfiguré se métamorphose alors. Une façade de commerce fermé, par exemple, nous regarde, à tous les sens du terme, à commencer par le sens politique et citoyen, qui passe fondamentalement par le sens poétique : comme des yeux, ces volets fermés croisent notre regard et ont quelque chose à nous dire. Façade-paysage, ce « visage » de la France est parlant. Le territoire devient, en effet, « style » parce que cadrages et lumière, très travaillés, font sens, mais de ce travail qui a la pudeur de s’effacer. « On n’y voit rien », nous disait Daniel Arasse à propos de ces tableaux, dont il faut se rapprocher, pour scruter l’infime, pour « y voir ». Regardons ces cadrages décentrés, cette fissure dans le mur, cette épaisseur du temps dans la matière des bâtiments, ce je-ne-sais-quoi de poignant que dit la couleur quand elle se décolore, le crépi quand il tombe, les rideaux quand ils se ferment.

Devant ces images, on pourrait convoquer les mots des spécialistes et des journalistes, mais on ne se contentera pas du vocable de « fracture sociale », de « désertification », de « diagonale du vide ». Lui préferera-t-on celle de Raymond Depardon, cartographiant la « France des sous-préfectures » ? De fait, il s’agit bien de territoires touchés par les restructurations industrielles et administratives, il s’agit bien de la crise et des effets de la mondialisation, il s’agit bien du chômage, mais on peine à enfermer l’image dans un discours qui passe par-delà sa démarche sensible. Toute image crée un imaginaire, et c’est davantage à la peinture, ou à la gravure que se réfère le photographe lorsqu’il évoque ses modèles.

Carole Catifait